du 01 au 05 mars

Publié le par Pierre Cuzon


Mardi 01 Mars 2005

Dans la Médina de Casablanca

Nous allons passer toute la journée en attente d’une place (vers 17 h 00) dans le port. Le temps n’est pas très bon, le vent est fort (80 km/heure). Le petit déjeuner vers 08 h 00 le matin s’allonge de plus en plus. PAOLO fait le lien entre les Anglais et nous et les conversations s’allongent chaque jour.

SALVATORE, le maître d’hôtel est délicieux, plein d’humour. Il nous apporte du café tant que nous restons autour de la table. JEAN, le parisien est très impatient. Il vit une journée d’attente comme une journée perdue. Paolo lui propose de l’aider à chercher où est passée sa journée perdue. Je n’imaginais pas à quel point ce mode de transport, le cargo, soit aussi efficace pour apprendre la patience et pour devenir le maître du temps et non son esclave.

L’entrée dans le port se fait plutôt que prévu. Nous sommes à quai vers 15 h 00. avec Paolo, nous décidons de visiter CASABLANCA. Pour sortir, nous rencontrons à bord du bateau dans une salle des officiels marocains (policiers, douaniers). Nous obtenons un laisser passer pour deux jours. Entre la sortie du bateau et la rue, nous présentons nos papiers à trois portes différentes aux policiers. Nous assistons ébahis à une scène qui est probablement quotidienne. Une trentaine de jeunes hommes marocains sont juchés sur le mur d’enceinte du port. Un policier, à dix mètres de Paolo et moi, prend quelques cailloux au sol et les jette sur les jeunes pour les faire déguerpir.

Nous voilà dans la ville à quelques minutes à pied. L’ambiance est tout à fait différente. Les gens sont très cordiaux avec nous et plusieurs personnes nous adressent un « bonjour monsieur » sans contre partie. Nous n’échappons pas bien sûr à l’entrée de la MEDINA aux colporteurs insistants mais en leur répondant fermement et avec le sourire, nous arrivons à les dissuader de nous vendre ce dont nous n’avons aucun besoin. Les « rabatteurs » sont également au travail, pour nous diriger dans les multiples ruelles vers les magasins pour lequel ils travaillent. Mais cela se passe dans la sérénité. En revanche, nous apprécions beaucoup le sourire et le bonjour d’une fillette à la porte de sa maison ou encore un grand « bonsoir » d’une jeune femme en djellaba, dans une ruelle minuscule, interrompant sa conversation par téléphone portable.

J’ai le sentiment que depuis ma dernière visite à CASABLANCA voici environ 15 ans, les choses sont immuables. J’ai même retrouvé le marché fermé qui était le marché fréquenté par la mère de JOSS dans les années 38/39. Avec Paolo nous avons déambulé et dégusté la MEDINA pendant près de trois heures. Nous avons goûté les crêpes (carrées) fabriquées sur la rue ; consommé par deux fois l’excellent thé à la menthe (bouillant) dans de minuscules cafés emplis d’hommes plutôt désoeuvrés.

Rentrés vers 20 h 00, notre intention était d’y faire une autre balade le lendemain, selon les heures de départ du bateau.


Mercredi 02 Mars 2005

Départ « mouvementé » de Casablanca

Après une nuit de sommeil assez courte (lecture presque intégrale du Monde + mon livre en cours), je retrouve mes camarades de voyage. Nous apprenons que le bateau appareillera dès que possible. Vers midi ou même avant si possible pour des raisons de sécurité. La nuit a été chaude autour du bateau. Vers minuit, à deux heures du matin, une bande de candidats à l’immigration a tenté de rentrer à bord par tous les moyens. L’équipage et la police ont eu quelques difficultés à faire déguerpir les « passagers clandestins ».

Déjà dès l’accostage du bateau dans l’après-midi, plusieurs jeunes gens tournaient sur les quais autour du bateau. Ils observaient le bâtiment très haut, difficile d’accès. J’ai vu un parmi eux qui commençait à grimper sur les haussières. Après une dizaine de mètres, sentant l’opération trop délicate, il a rebroussé chemin. Vers les dix heures du soir, j’avais bien observé dans la nuit deux petits groupes se réchauffant directement à quelques mètres du bateau, autour des grues autour d’un feu de planches récupérées ici et là. Autant je ne suis pas surpris des diverses tentatives individuelles pour accéder au bateau, autant je me suis étonné de cette expédition organisée, en grand nombre de jeunes armés de bâtons et même semble-t-il de couteaux.

Dans ces conditions le départ de CASABLANCA est plus rapide que prévu. La passerelle reliant le bateau au quai est levée vers 11 h 00. mais ce n’est pas pour autant le départ immédiat. L’ensemble de l’équipage inspecte méticuleusement tout le navire, les voitures, les chambres, les cales pour dénicher le clandestin qui peut demeurer caché et qui ne sortira de sa cachette qu’une fois le bateau en haute mer.

Cela arrive de temps en temps. La règle internationale appliquée dans ce cas, c’est la prise en charge de ce passager, comme un passager normal (nourriture, lit, soins…). Lors des escales suivantes, il  peut être débarqué si le pays visité accepte cette prise en charge. Sinon, le passager reste à bord et à l’arrivée dans le pays d’origine du navire, il est pris en charge par les autorités de ce pays. Tout cela coûte très cher en temps et en argent pour gérer la présence et payer le rapatriement d’un passager clandestin. Aussi, une grande attention est portée avant de quitter le port par le commandant et son équipage.

Vers midi, le navire quitte le port de CASABLANCA. Nous partons pour 2 à 3 jours de mer, avec comme prochaine escale DAKAR : les conditions météo sont bonnes. Le ciel est bleu, la mer est parfaitement plate et calme.

Chacun retourne dans son coin, sa cabine, organisant à sa guise les heures de la journée. Je vais terminer rapidement mon livre en cours et m’offrir une petite sieste pour rattraper quelques heures de sommeil.

C’est la soirée, plutôt le début de la nuit. Je viens de terminer le dernier chapitre de « La dernière tentation du Christ ». C’est tout simplement magnifique.

Après le repas du soir, le couple anglais, Paolo et moi sommes restés parler un long moment. Nous expliquions aux Anglais comment les navires marchands se comportaient en cas d’attaque des pirates, existant encore dans le monde (mer de Chine, Caraïbes et Golfe de Guinée). Les équipages ne sont pas armés, ce n’est pas leur métier. En cas d’attaque, le seul objectif est de sauver les vies des passagers et de l’équipage, en ne s’opposant pas activement aux pirates et en les laissant voler ce qu’ils désiraient. De fil en aiguille, nous avons commencé à délirer en imaginant Judith, notre anglaise septuagénaire, capturée par les pirates, revendue sur la côte aux TOUAREGS et transportée à dos de chameaux jusqu’en ARABIE SEOUDITE pour être cédée une nouvelle fois à quelque riche NABAB et vivre le reste de sa vie dans un harem. Avec un peu de chance après 10 années d’enfermement, elle pourrait s’échapper et retrouver son mari Grift en Angleterre. Elle écrirait un romain, un best-seller et deviendrait assez riche pour s’offrir un nouveau voyage en cargo avec le secret espoir d’être enlevée une seconde fois…

Je rentre d’une promenade sur le pont avant de dormir. Le temps s’est transformé. Après une belle journée de soleil, ce soir nous naviguons sous la pluie. A cette heure, le bateau se trouve probablement à la hauteur d’AGADIR. Mais nous sommes assez loin de la côte. Au lever du jour, demain, nous arriverons auprès des ILES CANARIES. Bonne nuit à tous. Même si vous ne l’imaginez pas, je vous ai embarqués avec moi à bord, non pas dans le sac à dos mais dans ma pensée. Vous dormirez bien ce soir, la mer est très calme, il n’y a ni roulis ni tangage.

Je dois parler de Salvatore, notre maître d’hôtel napolitain. Il est trop charmant pour risquer le l’oublier. Il a commencé sa carrière de marin vers 17 ans, aujourd’hui, il est âgé de 54 ans. Son travail lui prend tout son temps. Sa journée commence dès 07 h 00 le matin. Il prépare le petit déjeuner. Ensuite il fait le ménage dans toutes les cabines des passagers et des officiers. Il est déjà temps de préparer les tables pour le repas de midi. Peut-être a-t-il un peu de repos entre 14 h 00 et 17 h 00 il assure bien sur le service du soir à 18 h 00 qui se termine vers 21 h 00 quand les derniers officiers ont pris leur repas. Après, on le voit à la buanderie, lavant et repassant le linge de table et les vêtements des officiers. Malgré tout cela, il est d’une humeur égale, heureuse. Il chante dans son office comme un rossignol. Quand il sert à table, il a toujours une histoire à raconter. Ce midi, il propose un plat au capitaine qui dit « non » une fois, deux fois, trois fois. SALVATORE insiste « Mais c’est très bon, capitaine… ». Le capitaine dit à Paolo : « Salvatore est pire qu’une mère ». C’est un personnage attachant. Il donne l’impression d’être un acteur en scène perpétuellement. 


Jeudi 03 Mars 2005

Au large des Canaries

Ce matin, le bateau croise auprès des ILES CANARIES. Dès 11 h 00, nous apercevons les côtes de Lanzarote.

La visibilité n’est pas très bonne, nous n’apercevons que la ligne de crête de la montagne. A cette heure, en début d’après-midi, nous longeons la Gran Canaria que nous apercevons dans la brume.

Je suis passé ici, voici à peine 41 ans en janvier 1964. je me souviens essentiellement d’y avoir découvert pour la première fois la misère. Les enfants de 8 à 10 ans s’approchaient de notre bateau, le « SOMALI », pour quémander du pain. Ils étaient pieds nus, en haillons. Les gardes civils espagnols les faisaient fuir à coup de fouet. Quand je rapproche cet ancien souvenir de celui d’avant-hier à CASABLANCA, j’ai la triste impression que la situation de ces peuples pauvres n’a pas beaucoup évoluée.

Dans le voyage, je commence un nouveau voyage au GUATEMALA avec le livre « Le pape vert » d’Asturias. Le GUATEMALA est presque sur la même latitude que le bateau ce soir, sur le tropique du Cancer. Malgré un vent assez fort (force 5 environ), il fait presque doux sur le pont (18°C) mais curieusement, la mer reste assez calme, il y a quelques moutons mais le bateau est très stable.

L’arrivée à DAKAR sera probablement dans 36 heures, samedi matin peut-être. A peine le temps de terminer mon voyage « intérieur » au GUATEMALA.


Vendredi 04 Mars 2005

En attendant Dakar

Voilà la description de la « dure » vie d’un passager. La mer est calme, le vent adoucit les rayons du soleil qui brille depuis ce matin. La température sur le pont est de 25°C. Que faire de la journée ? Choisir un coin tranquille, s’asseoir sur le métal chauffé du pont, prendre un livre. De temps en temps, pour se reposer, pour se dégourdir le corps, il faut se lever et faire un tour du bateau, observer au loin un autre bateau qui traîne comme nous sur l’océan. Et puis à nouveau on se pose pour reprendre la lecture. Les repas ponctuels sont les moments de vie sociale. Chacun des passagers est attentif à ne pas envahir l’espace du voisin, ce qui n’empêche pas quelques conversations ou échanges de livres.

C’est aujourd’hui le premier jour de chaleur en mer. C’est un entraînement, car la semaine prochaine entre l’AFRIQUE et le BRESIL, nous vivrons ainsi six journées en continu sans voir une côte. Je goûte avec délice ces heures où le paysage est uniforme : la mer, l’horizon, et le ballet de nuages. Une ou deux fois par jour, je monte sur le pont où la réception est meilleure pour prendre les nouvelles du monde. La réception sur RFI est très correcte. J’apprends que la vague de froid continue à sévir en Europe. Il y a de la neige en Normandie, peut-être aussi en Bretagne. Ces nouvelles vues d’ici nous révèlent que nous prenons insensiblement de la distance avec l’Europe. Il est 21 h 00, je viens de sortir sur le pont pour observer le ciel débordant d’étoiles. La nuit est bien noire, mais l’air est encore très doux malgré le déplacement du bateau qui crée comme une sorte de petite brise.

Aux dernières nouvelles, toujours aussi discrètes, nous serons à DAKAR demain aux environs de midi. C’est amusant d’observer les comportements des uns et des autres. Les marins, nous ne les voyons jamais sur le pont, même pendant leurs heures de repos. Nous ne les voyons qu’aux heures de repas. Ils nous saluent quand ils sont à la passerelle (à l’intérieur) mais ne nous invitent jamais à y entrer. Cela doit être un choix de principe sur ce bateau. Selon l’expérience des autres passagers, les relations avec les équipages sont bien meilleure la plus part du temps sur les autres navires.

Le couple d’anglais qui passait beaucoup de temps à l’extérieur, quand le temps était plus gris et plus froid, sortent rarement. Je leur ai demandé pourquoi bien sur. Ils m’ont répondu qu’ils craignaient les brûlures du soleil. A l’inverse, Paolo est fréquemment sur le pont, en short, jouant de la guitare. Il commence à vivre à partir de 25°C. quant à moi, comme à ROSCOFF, je suis assez fréquemment dehors. Selon les heures de la journée, je cherche un espace ensoleillé et protégé des courants d’air. Je lis plusieurs heures par jour à l’extérieur sur le pont. Mais cela n’empêche pas une petite sieste en début d’après-midi. Le bercement très doux mais permanent du bateau ajoute à cette sieste une douceur supplémentaire.

En fin de soirée, je me lance dans une grande lessive. J’utilise la machine à laver du bord. Je ne suis pas très doué. Le linge semble propre mais l’essorage n’a pas fonctionné. Mais demain matin au soleil, le séchage sera rapide.


Samedi 05 Mars 2005

En mer…

Réveil tardif, vers 08 h 30. Cette nuit le sommeil n’était pas au rendez-vous. Est-ce la chaleur déjà ou peut être les cafés italiens très serrés ?

Pas de terre en vue, mais nous recevons bien les radios africaines en FM. Au-dehors, vers 09 h 00, il fait déjà bien chaud, la mer d’huile et le ciel pur.

Publié dans tysaozon

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