du 24 au 28 février

Publié le par Yvon Cuzon


Jeudi 24 Février 2005

Première nuit en mer

La première nuit en mer, je l’ai consacrée à la lecture jusqu’à 03 h 30 du matin. J’étais plongé dans « Le testament amoureux » de REZVANI. J’ai bien aimé ce livre qui me rappelait les noms de beaucoup d’écrivains, d’hommes de cinéma ou politique dont j’ai entendu parler depuis mon enfance. J’ai découvert avec surprise que le père de REZVANI soit décédé à ROSCOFF vers les années 1955/1960. J’aurai une petite enquête à faire à mon retour.

Avant de dormir, j’ai fait une ronde autour du bateau. Nous étions, je crois, face à CHERBOURG. Ce matin, nous filons vers le sud. Nous avons dépassé OUESSANT à l’aube. La mer est très calme, le bateau ne bouge pas plus que dans le port du HAVRE. Il n’y a aucun bruit de moteur ni de vibrations. Le bateau est très long, les cabines sont à l’avant et le moteur 200 mètres plus loin à l’arrière. Le seul bruit dans la cabine c’est l’aspiration au plafond que l’on ne peut pas arrêter, mais j’y suis déjà bien habitué depuis 3 à 4 jours.

Ce soir nous terminons notre première journée en mer. Le coucher de soleil est presque aussi beau qu’à ROSCOFF. A la place du phare de l’Ile de batz, il y a un ou deux cargos qui suivent la même route que nous. J’ai commencé cet après-midi la lecture d’un troisième livre « L’Amour d’Erika Ewald » de STEPHEN ZWEIG.


Vendredi 25 Février 2005

Escale à Bilbao

Par le hublot au lever du jour, j’aperçois les lignes d’une montagne enneigée. Le bateau est arrêté devant l’entrée du port de BILBAO. Il fait froid y compris dans la cabine plutôt surchauffée les jours précédents. Pendant le petit déjeuner, nous grappillons des informations auprès des marins. Nous avons bien compris que le commandant et les officiers ne souhaitent pas parler aux passagers. Le bateau va attendre devant le port jusqu’au soir pour y entrer. L’escale devrait être courte. Il n’est pas certain de pouvoir descendre à terre. Nous verrons. Nous voilà bien installé dans le rythme du voyage. Hier dans le golfe de Gascogne, ce fut une belle journée printanière, presque chaude au soleil. Ce matin, l’hiver est de retour. Du bateau nous avons une superbe vue sur la COSTA VERDE et quelques villes coincées entre la montagne et la mer.

Je m’installe sous les draps pour reprendre la lecture. Je suis transporté en l’an 2052 par BARJAVEL dans « RAVAGE ».

Le bateau entre au port de BILBAO vers 18 h 00 et comme nous l’avions entendu, il repartira demain en soirée.

Je viens de rencontrer le nouveau passager qui avait été annoncé. Un bel italien, PAOLO, très élégant, parlant bien français, avec un accent exotique. Dès demain, nous le connaîtrons mieux, car nous partageons les repas à la même table.

La journée s’est déroulée comme chaque jour, avec les temps de lecture et de repas. Une différence tout de même, cet après-midi, le soleil étant assez chaud pour lire sur le pont, face à la montagne enneigée.

Je me sens très bien dans ce rythme très ralenti. Je crains un peu de manquer de livres avant l’arrivée à BUENOS AIRES. J’ai adoré le livre du jour malgré son histoire terrifiante.

Il est prévu de descendre en ville à BILBAO demain après le petit déjeuner. Nous sommes environ à une demi-heure de marche du centre ville.

Heureusement que je n’avais pas trop rêvé sur les diverses escales, car il sera probablement difficile de mettre pied à terre à chaque fois. Pour deux raisons : la distance entre le port et la ville mais aussi le temps d’escale trop court. Inch Allah !


Samedi 26 Février 2005

Une journée à Bilbao

Aujourd’hui, dans le port de BILBAO, malgré les sommets enneigés, nous profitons d’une douceur printanière. Une petite équipe de trois, Gregg, Jean moi partons en ville à pied après le petit-déjeuner. Nous marchons pendant 40 minutes pour nous retrouver non pas à BILBAO (15 Kms) mais dans la petite ville près du port. Depuis l’embarquement lundi au HAVRE, c’est la première sortie. Mon intention est de poster une lettre à Joss, d’envoyer un email si possible. Avec Gregg, nous traînons un peu dans la ville qui se réveille doucement ce samedi matin. Nous sommes bien au PAYS BASQUE. Les hommes âgés assis sur les bancs dans la rue portent presque tous le célèbre « béret basque » très large. Gregg, qui a bon appétit fait des provisions au « Super Mercado ». Il ramène sur le bateau à boire et à manger. Je trouve un endroit pour lire le courrier électronique. Cela fonctionne bien. Je suis un peu perdu avec le clavier différent du nôtre (français). Tant pis pour les accents, les points-virgules. Je suis content d’avoir pu poster une lettre et d’envoyer un email pour annoncer la lettre.

Au retour, près du bateau, nous rentrons en taxi, invités de Jean, le parisien octogénaire, vers 12 h 30. nous avions l’information nous disant d’être à bord avant 13 h 00. Le bateau a quitté le port à 19 h 00. cela montre bien la difficulté pour sortir l’esprit tranquille. Il y a un très grand « flottement » dans l’information. Sur le quai, nous faisons plus grande connaissance de notre nouveau compagnon de voyage, un milanais, PAOLO.

C’est vraiment un personnage de roman. Beau comme un prince, quadragénaire, libre comme l’air. Il parle naturellement 3 ou 4 langues, exhibe un large sourire naturel, d’une politesse élégante. Il embarque sur le bateau un « Van », un 4X4 tout terrain pour un voyage d’une année en Amérique du Sud. Il dispose d’un véritable studio d’informatique, de caméra, d’appareil de photos. Son véhicule est équipé pour une large autonomie. (panneau solaire sur le toit, hélice pour faire fonctionner un générateur électrique (éolienne) si le soleil est insuffisant). C’est assez stupéfiant de voir l’équipement de son véhicule. Avec tous les atouts qu’il a dans son jeu, il serait surprenant qu’il reste longtemps solitaire dans son  4X4.

Après le capitaine qui ressemble à Mastroianni, nous voilà avec Tintin, un Tintin dans le vent, plus vrai que dans la bande dessinée. C’est très bien, son arrivée dans la petite équipe de passager va donner un coup de jeune, une arrivée d’énergie. Il sera également précieux pour améliorer la conversation avec le capitaine et les officiers car c’est un Italien (du Nord, certes). Il me dit qu’il comprend à peu près tout le monde en Europe mais qu’il ne comprend pas facilement les Italiens originaires des régions plus au Sud de Rome. Voilà pour la présentation de PAOLO / TINTIN / CASANOVA ?

En début de soirée, le « REPUBLICA DI ARGENTINA » sort du port. La mer est belle. Cette nuit nous longerons la côte nord espagnole et dès demain, nous replongeons plein sud vers CASABLANCA.

Côté lecture, j’ai fait une petite pose. J’ai tout de même lu un petit livre « ORGUEIL DE LA MAISON » de GILBERT GANNE, qui explique sa passion pour les chats. Pourquoi pas ? Mais cet amour pour les chats est une réponse à son dégoût pour les hommes. Je n’ai pas vraiment adhéré à ce discours.

Avant de dormir, je suis sorti sur le pont fumer une pipe. La nuit est bien noire et je vois sur une très longue distance la côte espagnole très éclairée. Nous naviguons à une distance assez proche, peut-être 20 km de la côte. Je n’y reste pas très longtemps car l’air est assez vif.

Ayant environ 2 à 3 jours de mer devant moi, j’entreprends la lecture d’un livre assez long, choisi par Tiphaine. « La dernière tentation du Christ » de NIKOS KAZANTZAKI. J’ai de quoi remplir plusieurs heures de navigation.


Dimanche 27 Février 2005

Au large du Portugal

Cette nuit nous avons été bercés, pas vraiment secoués, même si les tiroirs de la cabine s’ouvraient et se fermaient au gré des mouvements du bateau. Je suis sorti, comme je sors la nuit, faire un tour dans le jardin comme à la maison, deux fois sur le pont. La côte est toute proche. Vers 07 h 30, je m’habille pour aller au « carré » prendre le petit déjeuner. Le soleil n’est pas encore levé mais déjà derrière le bateau quelques lueurs apparaissent. Le bateau file toujours vers l’ouest. Vers 08 h 00, je m’offre le spectacle du lever du soleil sur le CAP FINISTERE espagnol, au large de LA COROGNE et de ST JACQUES DE COMPOSTELLE. Le bateau s’éloigne petit à petit de l’Espagne pour virer au sud d’ici peu de temps sans doute et descendre plein sud vers CASABLANCA.

Jean, à qui j’avais proposé d’emprunter mes livres, vient faire son choix dans ma bibliothèque. Il n’avait emporté que trois ou quatre petits « policiers » qu’il a avalé depuis longtemps. Hormis les temps de repas partagés, les quelques heures de rêveries sur le pont, il n’y a aucun dérivatif. Chaque passager se trouve seul dans sa cabine pendant de longues heures. Ce sont les conditions idéales pour la lecture. Je déguste les journées de mer si lente mais toujours remplies.

J’ai tenté ce matin, avec succès, d’écouter les nouvelles à la radio. Je grelotte pour vous. Le froid semble bien installé. Peut-être ai-je manqué le spectacle de Roscoff sous la neige ? Pour le reste, vu d’ici les nouvelles de ce jour semblent banales, le rugby, la démission d’un ministre, la visite annuelle de Chirac au salon de l’agriculture. RAS.

La présence de Paolo est très agréable. Il fait le lien entre les passagers pendant les repas. Nous sommes 6 passagers, sur deux tables : une table anglophone et une table francophone. Paolo fait le relais entre nous avec beaucoup de finesse et de bonne humeur.

Depuis la fin de la matinée, la terre s’est éloignée à nouveau. Nous filons plein sud. Ce soir, le bateau se trouve probablement au sud du Portugal. La journée a été splendide. Je peux rester sur le pont observer très confortablement  les bateaux qui nous entourent, souvent quatre ou cinq. Le soleil réchauffe suffisamment pour supporter l’air encore frais du printemps. Toute la journée, malgré une mer très calme, nous avons subit un roulis très souple mais permanent. Le bateau est très haut, la cabine est bien à 15 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le roulis nous relève de 3 ou 4 mètres à chaque mouvement. Mais ce mouvement assez lent est plutôt agréable, il doit ressembler au mouvement d’un berceau d’enfant. Je suis resté jusqu’au coucher du soleil sur le pont bavarder avec les compagnons de voyage. Notre petit groupe commence à se former au fil des jours, malgré nos différences de vies et d’histoires personnelles.

Cet après-midi, deux officiers du bord nous ont fait un petit exercice de sécurité : essai de la ceinture de sauvetage, repérage des lieux de regroupement en cas de danger. C’est vrai qu’il vaut mieux connaître tout cela, mais j’imagine que si loin de tout, les chances de survie sont bien minces.


Lundi 28 Février 2005

Arrivée à Casablanca

Ce matin, nous retardons notre montre d’une heure. Le temps a bien changé depuis la nuit. Le ciel est chargé de gros nuages et l’air est humide. Le vent est un peu plus fort, mais la mer reste assez calme.

Je suis plongé dans « La dernière tentation du Christ ». J’ai eu un peu de mal à m’y plonger complètement. Voilà, c’est fait. Même si je connais (ou je crois connaître la fin de l’histoire), je lis cela avec intérêt. Je trouve curieux car de très vieux souvenirs de ma formation religieuse me donnent l’impression de connaître déjà presque tous les noms des personnages et les lieux. En revanche, la présentation de l’histoire et des événements diffère fondamentalement de mes souvenirs d’enfance. Le livre est long et il me faudra bien autant d’heures pour le lire que pour rejoindre BILBAO à CASABLANCA. Nous serons devant CASABLANCA cette nuit.

Pour l’instant en ce début de soirée on ne voit encore aucune lumière sur la côte. Par la radio, il est assez facile de se situer. Toute la matinée, je pouvais écouter du fado, au long du Portugal, dont on ne voyait pas la côte. La visibilité n’est pas bonne. En début de soirée, deux minuscules oiseaux de terre s’amusaient autour du bateau. La terre n’est toujours pas visible mais elle doit être très proche. Je viens d’écouter en Français en FM les nouvelles par la Radio Nationale Marocaine.

De repas en repas, le temps de rencontre, nous apprenons à nous connaître. Paolo est venu sur ce cargo pour trouver le temps d’écrire. Il ne sait pas précisément ce qu’il fera de cette écriture. Il dit qu’il est en voyage pour accumuler des émotions et que petit à petit se dessinera son projet d’écriture. Il aime écrire de la poésie, mais pas seulement de la poésie. Vers 23 h 00, je sors sous la pluie et dans le vent découvrir CASABLANCA et les environs vus du bateau stationné pour la nuit à quelques encablures devant la ville. L’entrée dans le port ne se fera que demain matin quand une place sera disponible au long du quai.

Vu de la mer et de nuit, la grande mosquée illuminée construite par HASSAN II , domine toute la ville.

Publié dans tysaozon

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